Mémoire Désir, Les racines poussent dans l'ombre, À l'accélération et à l'oubli
Formée à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI- Les Ateliers), Morgane Baroghel-Crucq a choisi le métier à tisser comme terrain d’expérimentations qu’elle explore depuis plus de dix ans avec une rigueur d’artisane et l’audace d’une plasticienne. Ses fils de soie, de lin, de métal ou parfois de collagène de poisson, s’assemblent en armures complexes, où la patience du geste dialogue avec la part d’imprévisible que la matière impose.
Ses tissages, souvent monumentaux, se lisent comme des paysages. La lumière s’y accroche, glisse, disparaît puis renaît selon l’angle du regard. Oxydations, reflets et variations de densité font surgir une poésie de l’impermanence : ce qui s’efface devient aussi précieux que ce qui demeure. Lauréate du Grand Prix de la Création de la Ville de Paris en 2023, elle a présenté notamment ses œuvres lors du Salon Révélations au Grand Palais et à la Galerie Handwerk de Munich.
Chez elle, le textile se fait matière-mémoire, laboratoire de formes et méditation sur le temps. Dans un monde emporté par la vitesse, son œuvre trace une résistance silencieuse : celle du temps long, du geste patient et de la matière qui persiste.
Ouvert en 2014 à Paris, son atelier se situe aujourd’hui sous le doux soleil d’Aix-en-Provence.
La recherche textile de Morgane Baroghel-Crucq est soutenue par la Fondation d’Entreprise Banque Populaire depuis 2016 et a été récompensée par le Prix de la Jeune Création des Métiers d’art 2015. En 2019, elle intègre l’Académie des Savoir Faire, programme de la Fondation d’Entreprise Hermès.
Comment vous êtes-vous dirigée vers la technique du tissage ?
Petite, j’observais ma mère et ma grand-mère pratiquer diverses techniques textiles. Un souvenir très fort est celui de ma grand-mère pratiquant le crochet : elle créait une matière à partir d’un fil et d’un outil minuscule et je trouvais ça magique et fou d’avoir le talent de transformer la matière ! Ces matières avaient pour objectif d’être utilisées et je trouvais cela tellement valorisant.
En parallèle, j’étais une enfant assez créative et curieuse de la matière. J’ai suivi assez naturellement un cursus arts appliqués au lycée puis, après une prépa à l’ENS de Cachan en design, j’ai intégré le département textile de l’ENSCI, à Paris. J’y ai appris de nombreuses techniques textiles mais la vraie révélation a été le tissage. J’y ai vu un potentiel infini de création, de possible. J’ai passé 3 années à apprendre les techniques complexes de croisement de fils. C’est comme l’apprentissage d'une nouvelle langue...
Comment pensez-vous que votre travail a évolué au fil des années ? Comment pensez-vous que cela pourrait évoluer à l'avenir ?
J’ai toujours vu mon travail au croisement de l’art, du design et de l’artisanat. J’expérimentais beaucoup au début, avec la volonté de donner une réponse textile à des matériaux non textiles. Aujourd’hui j’ai de plus en plus envie de créer des pièces plus personnelles, plus grandes aussi. D’aller au-delà de la matière. J’ai également envie de collaborations horizontales avec d’autres artistes, artisans, voire sortir du cadre avec des collaborations plus inattendues.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en place l’exposition Mémoire Désir ?
J’avais co-créé en 2021 l’exposition Confluences avec 3 artistes (Laurentine Périlhou, Solenne Jolivet et Lucie Touré) dans une galerie parisienne. Cela s’était révélée une expérience humaine incroyable avec un ancrage et un partage très fort. Quand Nicolas Mazet m’a proposé un projet d'exposition à Gallifet, je ne me suis pas vue exposer seule et nous avons rapidement évoqué un projet collectif. L’énergie de Confluences m’a permis d’envisager un projet fédérateur comme celui-ci.
Dans la citation de Rebecca Solnit qui a inspiré l'exposition, elle parle du paysage qui fonde notre identité. Comment avez-vous réussi à traduire votre paysage personnel dans votre travail ?
C’est un processus, une quête ! Et comme dans toute quête, le chemin est plus important que l’arrivée. La construction personnelle qui est en œuvre dans le cheminement est fondamentale. Je passe beaucoup de temps à observer les mouvements de la nature, les strates qui racontent l’histoire de la Terre et essaie d’en retranscrire ma vision en tissage.
L’artisanat et les métiers d’art sont au cœur de cette exposition. Pensez-vous que le ‘craft’ a de beaux jours devant lui ?
Évidemment ! L’artisanat fait rayonner la France à l‘international, de par notre patrimoine mais aussi par nos ateliers aux gestes traditionnels et créations contemporaines. Le problème actuel est celui des formations : elles ont été réduites au profit de formations de designers et les heures d’atelier ont été largement diminuées. Il va falloir trouver des solutions pour que les prochaines générations conservent la maîtrise du geste. De mon côté, je milite pour que les matières et les gestes soient enseignés aux enfants dès le plus jeune âge.
Comment imaginez-vous la suite de Mémoire Désir ?
J’aimerais continuer sur cette lancée, un peu comme une saison 2 :) Avec toujours en fond ce parallèle de la quête d’identité et des métiers d’art évidemment. Peut être parler d’ancrage… bon OK j’ai déjà une proposition très nette en tête !
© Jack de Marzo, Marion Saupin